Une révolution que nous vivons déjà
L’intelligence artificielle est probablement l’un des plus importants leviers de productivité que les PME et les travailleurs autonomes aient connus depuis longtemps.
Je l’utilise moi-même quotidiennement dans le cadre de mon travail. Comme plusieurs professionnels, j’y trouve un gain de temps considérable et une capacité impressionnante à accélérer certaines tâches, améliorer la qualité des livrables et réduire les efforts consacrés à des activités répétitives.
L’objectif de cet article n’est donc certainement pas de remettre en question l’utilisation de l’IA. Bien au contraire.
Une réalité qui m’a fait réfléchir
Au cours des derniers mois, j’ai suivi plusieurs formations sur l’intelligence artificielle offertes par différents formateurs provenant du Québec, des États-Unis et d’Europe. L’objectif était simple : mieux comprendre ces outils et apprendre à les utiliser plus efficacement dans ma pratique professionnelle.
Trois observations sont toutefois revenues à plusieurs reprises, mais elles m’ont particulièrement frappé cette semaine.
1- Des formateurs expliquaient que :
- Ils ne classaient plus leurs courriels.
- Ils ne géraient plus réellement leurs dossiers.
- Ils ne savaient même plus toujours comment leur information était organisée ou structurée.
—–>>>>> L’intelligence artificielle s’occupait désormais de tout cela pour eux.
2- Dans certains cas :
- Une première intelligence artificielle gérait les courriels.
- Une deuxième produisait les contenus.
- Une troisième alimentait les outils marketing ou les plateformes de gestion de la relation client.
- Une quatrième orchestrait l’ensemble des opérations en arrière-plan.
3- Plus étonnant encore :
- Certaines de ces intelligences artificielles étaient elles-mêmes connectées entre elles afin de collaborer automatiquement et de se transmettre l’information sans intervention humaine.
Le résultat est impressionnant sur le plan de la productivité. Mais cette réalité a immédiatement activé mon réflexe de spécialiste en résilience organisationnelle et en gestion des risques.
Le moment où un outil devient une dépendance
Dans le domaine de la résilience organisationnelle, nous portons une attention particulière aux dépendances critiques. Par exemples :
- Un fournisseur unique.
- Une personne clé.
- Une technologie essentielle.
- Un seul centre de données.
- Un seul lien Internet.
Chaque fois qu’une organisation devient incapable de fonctionner sans un élément précis, cet élément devient un risque qui doit être compris, évalué et géré. L’intelligence artificielle commence tranquillement à entrer dans cette catégorie.
Une dépendance qui ne se limite plus à un seul fournisseur
Pendant longtemps, les organisations ont appris à identifier leurs fournisseurs critiques.
Aujourd’hui, certaines entreprises créent sans nécessairement s’en rendre compte des chaînes complètes de dépendances entre plusieurs services d’intelligence artificielle. Voici une illustration concrète d’une telle chaine :
- Une plateforme rédige les courriels.
- Une autre organise les documents.
- Une troisième génère les contenus marketing.
- Une quatrième analyse les données ou produit les rapports.
- Une cinquième agit comme chef d’orchestre et coordonne l’ensemble.
Et souvent, ces outils communiquent entre eux automatiquement. Le problème n’est pas l’existence de ces automatisations.
Le risque apparaît lorsque plus personne dans l’organisation ne comprend réellement comment l’ensemble fonctionne, où se trouve l’information ou comment poursuivre les opérations sans ces outils. À ce moment-là, la dépendance ne concerne plus un fournisseur unique. Elle concerne un écosystème complet dont les règles, les technologies et les décisions échappent largement à l’organisation qui l’utilise.
Une dépendance souvent située dans une autre juridiction
Une grande partie des outils d’intelligence artificielle utilisés quotidiennement par les PME canadiennes sont développés, hébergés et opérés à l’extérieur du Canada. Cela ne constitue pas un problème en soi.
Cependant, cela signifie que ces services sont soumis à d’autres cadres réglementaires, à d’autres lois et à d’autres décisions gouvernementales.
Les récents débats entourant les restrictions technologiques, les contrôles à l’exportation et certaines limitations imposées sur des modèles avancés pour des raisons de sécurité nationale démontrent qu’un accès à ces technologies peut évoluer rapidement en fonction d’enjeux géopolitiques ou réglementaires. Pour plusieurs organisations, ce risque n’est plus uniquement théorique.
Que se passe-t-il si l’IA disparaît demain matin?
Imaginons qu’un service d’intelligence artificielle devienne temporairement indisponible pendant quelques jours. Des questions existentielles apparaitraient immédiatement :
- Les équipes savent-elles encore comment retrouver l’information?
- Les processus sont-ils suffisamment documentés?
- Les connaissances demeurent-elles à l’interne?
- Les employés comprennent-ils encore la logique derrière certaines décisions ou certaines automatisations?
- Existe-t-il une solution de rechange ou un mode de fonctionnement dégradé?
Plus l’intelligence artificielle prend de place dans une organisation, plus ces questions deviennent importantes.
Le véritable risque : perdre la compréhension de ses propres opérations
L’automatisation n’est pas le problème. La perte graduelle de la compréhension des processus, elle, peut le devenir.
Lorsqu’une organisation confie progressivement ses courriels, ses documents, son marketing, ses analyses ou certaines décisions opérationnelles à un ensemble d’intelligences artificielles interconnectées, elle doit s’assurer de conserver la maîtrise de ses activités.
Une organisation résiliente doit toujours être capable de fonctionner, même en mode dégradé. C’est l’un des principes fondamentaux de la continuité des activités.
L’innovation devient un risque lorsque la technologie comprend mieux vos processus que vous-même.
Nos modèles d’analyse de risques doivent évoluer
Dans plusieurs organisations, l’intelligence artificielle commence à faire son apparition dans les profils de risques organisationnels. C’est une excellente chose.
Cependant, l’analyse se limite encore très souvent aux enjeux de gouvernance, de confidentialité, de protection des renseignements personnels ou d’utilisation acceptable. Ces préoccupations sont importantes, mais elles ne sont probablement plus suffisantes.
À mesure que les organisations multiplient les outils, les agents et les automatisations, une nouvelle catégorie de risques apparaît : les dépendances entre les intelligences artificielles elles-mêmes :
- Quelle est l’intelligence artificielle principale utilisée par l’organisation?
- Quelles autres plateformes y sont connectées?
- Quels processus d’affaires dépendent de cet écosystème?
- Existe-t-il des dépendances en cascade entre plusieurs outils?
- L’organisation comprend-elle encore comment ses processus fonctionnent lorsque l’automatisation est retirée de l’équation?
À mon avis, les modèles traditionnels d’analyse des risques devront rapidement évoluer afin d’intégrer cette nouvelle réalité. Parce que demain, la question ne sera probablement plus : « Utilisez-vous l’intelligence artificielle? »
La véritable question sera plutôt : « Comprenez-vous encore vos opérations sans elle? »
En conclusion : Innover sans créer un nouveau point de défaillance
L’intelligence artificielle n’est pas un risque à éviter. C’est une opportunité extraordinaire.
Mais comme toute technologie qui devient essentielle aux opérations, elle mérite d’être considérée comme ce qu’elle devient progressivement dans plusieurs organisations : un fournisseur critique.
La question n’est donc pas de savoir si vous devriez utiliser l’intelligence artificielle.
La véritable question est plutôt la suivante :
« Si votre intelligence artificielle n’était plus disponible demain matin, combien de temps faudrait-il à votre organisation pour reprendre ses activités normalement? »
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